30.01.2007
... un spectacle de Pal Frénak
Ça commence toujours par un souffle lancinant, une respiration lourde et insidieuse, comme lorsque vous assistez, bon gré, mal gré, à une réunion du soir à laquelle vous ne voudriez pas faire partie, parce que ceux qui vous accompagnent sont vos collègues, que vos collègues vous les voyez déjà assez au travail pour encore passer une soirée avec eux à parler du… "travail" sauf que là, il s’agit de personnes que vous ne connaissez pas, que vous n’avez peut-être pas envie de connaître - excepté le jeune homme assis devant vous et dont vous observez la nuque que laissent entrevoir ses cheveux bruns entremêlés - parce qu’elles semblent aussi profondément bêtes que leurs propos, parce qu’elles fourmillent à vouloir trouver la meilleure place, parce qu’une fois posée leur paire de fesses sur leur chaise elles opèrent à se faire plus entendre encore que leurs voisin(e)s, parce qu’elles exigent l’extinction des lumières dans un brouhaha qui réveillerait celui qui dispose du sommeil le plus profond. Et puis, moi, pendant ce temps terriblement infini, je tente de me concentrer, je tente de faire le vide, d’être vierge de toutes pensées qui altérerait ma perception du spectacle, de me dire qu’elles finiront bien par se taire, que les choses sont ainsi, j’essaie de fermer les yeux, de ne rien entendre, pour mieux ressentir…
Et puis, c’est un bruit sourd qui, de plus en plus, s’accentue pendant que les lumières s’éteignent lentement, pendant que certains s’étreignent une dernière fois, pendant que la salle chahute encore quelques secondes pour rappeler que "Mil et An" est en train de commencer. Dire "chut!" n’a jamais fait avancer les choses, elles les empirent. Il semble que c’est un rituel chez ce chorégraphe qui, rappelons-le, est né de parents sourds et muets. Il joue d’inventivités dès lors qu’il ne s’oblige pas à attendre que le silence solennel survienne dans les arènes pour débuter. Il nous utilise en nous renvoyant à ce qu’il y a de non-impeccable chez nous : l’attention. Ça surprend, du coup, on se tait, net. Comme chez Maguy Marin, avec son œuvre May B, on perçoit des cris - ou des onomatopées - qui surviennent étrangement de la nuit silencieuse. Parfois, ils ne sortent pas ou ils ont du mal à sortir, ils s’étouffent mais ne s’essoufflent pas jamais. En plus de ces cris enfouis, Pal Frénak utilise un panel de sons gutturaux et stridents, électroniques et atmosphériques, ceci en découpant le temps avec des ballades nostalgiques comme il n’en existait pas depuis Lou Reed. En usant de râles maladifs, il explore la condition humaine lourde de sens et on ne peut que s’émouvoir, voire être bouleversé tant il est magistral de pouvoir encore faire évoluer son rapport au monde. C’est à une souffrance universelle que nous renvoie le chorégraphe : l’impossibilité de communiquer avec l’autre dans une société de mal-être, la croissance des rapports de mimétisme où l’on n’accepte l’autre que dans sa ressemblance à nous, la difficulté à soutenir les actes des uns, la faculté à s’effacer au profit des autres…
"Mil et An" replace le corps dans son contexte métaphysique : d’une part, il montre le corps à l’intérieur de ses limites, celles que l’on a beaucoup de mal à définir et d’autre part, il l’extrait en dehors de ce monde, celui dans lequel il faut témoigner les douloureuses expériences comme pour pouvoir s’en sortir ; aussi infime est la frontière entre nos définitions du possible et de l’impossible, Pal Frénak rend possible l’impossible à travers la confrontation des corps, l’inévitable affront. Il nous rappelle à l’ordre que le choc, une fois établi et rencontré, ne peut qu’être créateur de sens ; qu’ainsi dit, la souffrance peut être délivrance.
"Mil et An", je crois, est une conjugaison d’actes exécutés, fantasmés, réels ou imaginaires, c’est l’immobilité (usage d’une marionnette humaine qui au fur et à mesure du spectacle finit par prendre vie) dans un monde en mouvement et en constante évolution ; j’en conviens que cela ne puisse prendre du sens dès lors qu’on accepte de lui en donner. D’ailleurs, il y a indéfectiblement une part de nous dans ce qu’il nous montre.
Œuvre fœtale - non comme première création mais plutôt comme œuvre qui émerge - de par ce qu’il reste encore à ce chorégraphe à développer, sociétale de par ce qu’elle instaure chez l’individu au sein de son environnement, progressive de par ce qu’elle permet à la danse de posséder, historique de par ce qu’elle utilise comme moyens, Mil et An transcende l’humain dans toute son humanité. On voudrait que ça dure des années et on hésite quand ça se termine, pourtant, tout semble avoir une fin.
Une mouche bouleversée et renversée, avec les pattes en l’air.
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